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Code Rouge en Terre Blanche 1/3

Je ne sais pas parler de la mer. Tout ce que je sais, c’est qu’elle me débarrasse soudain de toutes mes obligations. Chaque fois que je la regarde, je deviens un noyé heureux.

Romain Gary

Préparation 

Le samedi 10, je suis arrivé à Ushuaïa sous la pluie, Nicolas était sur place depuis le 4 et Guillaume le 18 décembre. Au-delà de l’ excitation des vacances, j’étais heureux de retrouver Code Rouge d’avoir l’opportunité d’aller au bout d’une envie, et malgré les kilos de CO2 émis lors des vols pris pour échapper à l’hiver confiné sur le bateau.

Nous avons passé une bonne soirée célébrant l’été, nos retrouvailles et notre rêve de froid antarctique.

Le lendemain fut le vrai atterrissage, le froid était là, la pluie aussi, sans oublier leur compagnon local, le vent. Il faut ajouter à cela une forme olympique entre décalage horaire et traces de la veille. Les conditions étaient donc réunies pour s’attaquer avec entrain à la fameuse ”to-do list”. Et tac dès le dimanche, nous avons donc contrôlé l’électricité du bateau, ajouté un contrôleur de batterie, etc. 

C’ est le début d’une semaine de travail assez intense. Je ne listerai pas tout ici.

Nouveau contrôleur de charge des batteries

Nicolas et moi reprenons un bon rythme, les discussions vont bon train, les bricolages aussi. Dans ces deux domaines, il arrive parfois des frictions, un débat qui s’anime, une vis récalcitrante mais les passages et interventions de Guillaume procurent un bol d’air dans ce ménage à trois entre Nicolas, le bateau et moi.

De temps en temps, je regarde la météo superbe sur le passage du Drake entre vendredi et mardi. Je tente de garder cet objectif en ligne de mire, nous ne nous ménageons pas.

L’éternité, c’est la mer liée au soleil (Rimbaud)

Entre Ushuaïa et l’Antarctique, il y a bien sûr le cap Horn, mais surtout le passage du Drake, découvert par hasard en 1578. 800 km de mer entre les deux continents où les dépressions sont canalisées par la cordillère des Andes, un bon courant Ouest-Est, et où les fonds remontent… bref tout un programme! A ne surtout pas prendre à la légère. C’ est une navigation mythique et cela se mérite.

Toujours est-il que nous ne sommes qu’à moitié prêts le vendredi. Les courses, quelques bricoles, il nous aura manqué quelques jours supplémentaires. Dommage, nous n’aurons pas de Drake facile.

Mais le lundi, nous pouvons dire prêts. Nous ne partirons que le jeudi matin entre formalités de douane et constitution de équipage (Nicolas, Guillaume, Xenia et moi)

Jeudi 21

Quart 21h-23h un troupeau de dauphins m’accompagne vent stable et poussant soleil couchant, un bien beau moment.

Toute la partie dans le canal est magnifique, quelques passages de nuages, pluie, vent mais la majeure partie fût belle. Le canal est comme un autoroute de montagne, la conduite est facile, rapide mais la sortie de route peut être dramatique, la vue est grandiose avec les monts se dévoilant les uns après les autres, les deux s’arrêtent pour laisser la place à la partie difficile i.e. la route sinueuse et enneigée qui monte ou dans notre cas le passage du Drake.

Homme libre, toujours tu chériras la mer (Baudelaire)

Vendredi 22

Au lever du soleil, 20h après avoir quitté le ponton, nous dépassons Isla Nueva et dès cet instant cela se corse. En effet, le vent a soufflé au large et a levé une houle courte désordonnée dans la baie de Nassau. Nous subissons d’autant plus que le vent est léger. Nous faisons route plein Sud au vent des îles du Horn, pendant 50 miles avant de dépasser la latitude du Horn et 30 de plus pour la fin du plateau continental. Après la houle s’améliorera mais le mal est fait, Xenia est affecté.

Nous déjeunons d’ un choux braisé cuisiné par Nicolas en plus des restes de salade de riz de la veille. Le vent monte, nous diminuons la voilure mais l’inconfort de la houle remonte, et c’est au tour de Nicolas de succomber au mal de mer.

Isla Nueva au lever du soleil, dernière terre avant l’Antarctique

Samedi 23

Nuit compliquée avec beaucoup de mer et du vent, la fatigue est montée, nous assurons les manœuvres avec Guillaume. Nicolas et Xenia ne sont toujours pas en possession de leurs moyens. Je fais un gros quart tôt le matin puis vient le tour de Guillaume. Je me couche et un certain temps après j’entends Guillaume  qui m’appelle. ”Le pilote est cassé, j’ai du jeu dans la barre, est ce qu’on a un safran de secours, il y a une dépression qui arrive! Est ce qu’on fait demi-tour?”

On se calme et on résout  les problèmes de pilote, de barre, on discute météo et on continue. 

Nous avons fait un ¼ du trajet et les conditions ne sont pas faciles. Deux personnes malades n’aident pas à l’optimisme mais le plus facile est bien de continuer. 

On (re)découvre une fuite dans le réservoir de diesel tribord, on éponge la moitié du bateau… éponger du diesel dans un bateau qui roule avec deux malades, cela aurait pu être le début d’une propagation du mal de mer mais contrairement au covid, ce n’est pas si contagieux!

Guillaume s’attaque à la préparation d’un solide déjeuner (pour deux et deux demis) et on reste sous-toilé pour s’économiser un peu. (Je me suis rangé à l’avis de Guillaume mais pour moi il aurait été préférable de pousser un peu plus car la journée est belle, et la gîte soulage un peu du roulis).

Nicolas se remet, il a même pris une bière sans alcool pour fêter ça! Xenia aussi semble mieux même si elle reste allongée. La journée se passe, je sommeille un peu, quelques siestes pour anticiper. Bientôt la nuit, où nous devrions retoucher du vent fort.

Dimanche 24

Rechute de Nicolas, encore une nuit à deux, nous avons filé à 6,6 nœuds sous trinquette seule.

La journée passe sans soleil mais avec un vent calme, bien Nord-Ouest, nous faisons route directe avec trinquette et 3 ris le matin puis avec seulement le grand voile et un ris pour descendre plus. Globalement nous avons choisi de sous toiler le bateau pour diminuer la gîte mais avec la houle qu’il y a, cela roule fort lorsque le bateau n’est plus assez puissant. Je pense qu’un bateau plus lourd n’aurait pas ce problème. Je me demande aussi si un lest plus gros mais moins profond n’offrirait pas plus de stabilité (nous avons 300 kg à 2.70 m)

Dans la soirée, le bateau se calme et roule peu ce qui nous permet à tous de nous reposer. Nicolas est de retour à 100%, Xenia boit et mange. Après le riz aux oignons de ce midi, nous avons des steaks lentilles carottes le soir, beaucoup de restes pour demain!

Une fois de plus, je m’acharne en vain sur la pompe à eau de mer qui fuit et a inondé la réserve de bonbon et de thé!

Le soir, lors du quart de Nicolas, le vent remonte en nous surprenant, Guillaume et lui affalent la grand voile puis démarrent le moteur. Et moi resté au sec pendant tout ce temps, réveillé par le bruit des manœuvres ”ben vous mettez pas la trinquette?”

Heureux qui comme Ulysse ….

Lundi 25

Pendant la nuit un bruit apparaît entre le moteur et le carré, on dirait un cisaillement de câble. Je démonte les parois moteurs, la cloison vers les coupe circuits, inspecte, cherche mais ne trouve rien… j’y retournerai deux fois pendant la nuit avant de trouver en 5’ au réveil, comme quoi ce qui n’est pas urgent doit être remis au lendemain ? 

Nous commençons à regarder pour les icebergs… Un mélange d’excitation, de peur, avec pour ma part aussi un sentiment de fatalisme ”à quoi ça sert de se peler le cul pendant deux heures alors qu’il suffit de deux minutes d’inattention pour s’en prendre un”. Mais bon, on ouvre l’œil.

Descente vers l’Antarctique plein cul le matin avec deux ris dans la grand voile et au moteur l’après-midi.

Encore une fois, le vent monte pendant la nuit, au début plein d’entrain nous hissons la grand voile au 3ème ris ainsi que la trinquette mais au bout d’une demi-heure nous nous contentons de la trinquette. Personne n’aime dormir dans un lit dépassant les 20 degrés de gîte.

Premiere vue de l’Antarctique, cela fait froid dans le dos! (au sens propre et figuré)

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